Ibrahim Traoré, Assimi Goita, abdourahamane tiani

Depuis leur arrivée au pouvoir par la force, les régimes militaires du Mali (mai 2021), du Burkina Faso (septembre 2022) et du Niger (juillet 2023), regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), revendiquent tous une même trajectoire, celle de la transition. Ce processus était censé réparer des États structurellement fragilisés, vaincre définitivement le terrorisme et refonder des systèmes politiques jugés corrompus ou défaillants. Mais à mesure que le temps passe et que les années s’accumulent, une question fondamentale s’impose avec insistance. On peut se demander s’il s’agit encore de transitions, ou si nous assistons déjà à l’installation définitive de nouveaux régimes.

Officiellement, la prolongation indéfinie des transitions reste justifiée par l’impératif sécuritaire. Le terrorisme est présenté comme l’obstacle absolu à toute normalisation politique et à l’organisation de scrutins. Si cet argument possède un écho puissant dans l’opinion publique parce qu’il repose sur une détresse réelle, il pose un problème logique majeur. L’insécurité devient une condition permanente, et par conséquent, un motif de report extensible à l’infini. Or, aucune gouvernance sérieuse n’attend la disparition totale des menaces asymétriques pour rétablir l’ordre constitutionnel. La restauration de la sécurité et le retour d’un pouvoir civil crédible sont censés avancer de pair, au lieu de se neutraliser mutuellement.

La rhétorique du complot comme stratégie de survie

À ce discours sécuritaire s’ajoute un récit politique devenu le pilier central des trois juntes, à savoir l’anti-impérialisme et la rhétorique du complot permanent. Désormais, toute critique extérieure est disqualifiée comme une tentative de déstabilisation, et chaque revers sur le terrain est systématiquement attribué à une coalition occulte. Dans cette grille de lecture, la France, mais aussi des pays voisins comme le Bénin et la Côte d’Ivoire, sont invariablement accusés d’héberger des bases secrètes, de financer les groupes armés ou d’orchestrer des complots pour renverser les régimes sahéliens.

Ce cadrage commode permet de transformer le débat d’idées en un affrontement binaire et destructeur opposant d’un côté la souveraineté nationale et de l’autre la trahison de la patrie. La contestation interne devient suspecte par nature, et le pluralisme démocratique est érigé en danger pour la sécurité de l’État.

L’illusion technocratique et l’impasse constitutionnelle

Au-delà de la rhétorique sécuritaire, ces régimes légitiment souvent leur présence par une promesse de rigueur et de salubrité publique. Ils prétendent substituer le désordre des politiciens civils à une efficacité quasi chirurgicale, ce qui nourrit l’illusion technocratique militaire. En suspendant les mécanismes démocratiques, les juntes affirment pouvoir rationaliser l’administration, lutter contre la corruption et accélérer le développement économique sans s’encombrer des lenteurs du débat public.

La réalité administrative contredit pourtant ce récit. Gérer une armée repose sur le commandement vertical, tandis que piloter un État moderne exige de la négociation, de la diplomatie et de la gestion de compromis socio-économiques complexes. Faute de compétences civiles transversales, les ministères et les grandes directions techniques se retrouvent militarisés ou confiés à des technocrates encadrés, dont la marge de manœuvre est complètement annihilée par le soupçon permanent de trahison.

Sur le plan constitutionnel, cette gouvernance d’exception produit un vide juridique délétère. Le constitutionnalisme repose sur la hiérarchie des normes, la séparation des pouvoirs et la prévisibilité du droit. Or, au sein de l’AES, les constitutions sont suspendues, réécrites unilatéralement ou subordonnées à des « actes fondamentaux » et à des ordonnances de juntes. L’absence d’un cadre juridique stable décourage les investissements structurels, fragilise les droits fondamentaux des citoyens et prive l’État de sa continuité légitime. En transformant l’exception juridique en règle permanente, les régimes militaires ne refondent pas l’État, ils en sapent les fondations institutionnelles.

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Le bilan des transitions, ce que disent les chiffres

Pour dépasser la guerre des récits et l’indignation des tribunes, il est nécessaire de confronter la rhétorique souverainiste à la froide réalité des indicateurs macroéconomiques, humains et de gestion. L’analyse des données de terrain permet de mesurer précisément ce qui a changé entre la période pré-coups d’État et la gouvernance actuelle de l’AES.

L’argument central des juntes militaires pour justifier la rupture constitutionnelle résidait dans l’incapacité des régimes civils à endiguer l’insécurité. Pourtant, les données post-coups d’État démontrent une intensification dramatique de la violence. Selon les chiffres consolidés de l’organisation ACLED, le nombre de décès liés au conflit au Sahel central a connu une hausse exponentielle. Au Burkina Faso notamment, la transition a enregistré des records de létalité, propulsant le pays parmi les plus durement touchés au monde par le terrorisme à la suite d’attaques de masse régulières contre les populations civiles. Cette détérioration sécuritaire s’accompagne d’une crise humanitaire sans précédent. Les rapports du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et de la Banque mondiale mettent en lumière une explosion du nombre de déplacés internes.

Sur le plan macroéconomique,

la situation présente des trajectoires divergentes selon les ressources extractives des États, mais un point commun demeure, car l’inflation asphyxie les ménages. Le Niger affiche certes un taux de croissance du PIB nominal exceptionnel, estimé à plus de 10,4 % pour l’année 2024 par le Groupe de la Banque mondiale, mais ce bond est essentiellement porté par l’entrée en production et l’exportation de son pétrole brut via l’oléoduc géant vers le Bénin. Cette croissance extractive reste déconnectée du panier de la ménagère et de l’économie réelle, tandis que le Mali et le Burkina Faso stagnent dans des croissances beaucoup plus faibles, autour de 3,5 % à 4,5 %, freinés par l’isolement diplomatique et la baisse des investissements directs étrangers. En parallèle, la poussée inflationniste des prix à la consommation a durement frappé la sous-région à la suite des fermetures de frontières. Bien que stabilisé théoriquement au-dessus de 4 % au Burkina Faso, le coût des denrées de première nécessité comme les céréales et les hydrocarbures a progressé beaucoup plus vite que les revenus nationaux, plongeant des centaines de milliers de Sahéliens supplémentaires dans l’extrême pauvreté.

Pour ce qui est des marchés publics et de la transparence,

Le recul est le plus net sous l’ère de l’AES. Au nom de l’effort de guerre et de l’urgence sécuritaire, les règles élémentaires de bonne gouvernance financière ont été suspendues. Si l’on analyse les données des directions de contrôle financier, comme celles publiées par la DGCMEF au Burkina Faso, la part des marchés publics passés par entente directe, le fameux « gré à gré », a explosé au détriment des appels d’offres ouverts. Justifié par l’urgence nationale, ce mode de passation écarte toute concurrence saine et favorise l’apparition d’une nouvelle oligarchie d’affaires militaro-politique. Cette opacité budgétaire est renforcée par le fait qu’une part substantielle des budgets étatiques, représentant parfois plus de 30 % des dépenses nationales dédiées à la Sécurité et à la Défense, est désormais classifiée « Secret Défense ». Les institutions nationales d’audit et les cours des comptes ont vu leurs prérogatives de contrôle drastiquement réduites, empêchant toute reddition de comptes sur l’utilisation des deniers publics et sur l’achat d’équipements militaires auprès de partenaires étrangers.

L’épreuve de la réalité sécuritaire au Sahel

Pourtant, cette quête de symboles et ce verrouillage politique peinent à masquer l’épreuve des faits et l’enlisement sécuritaire de la région. Récemment, le Niger a été secoué par une attaque audacieuse et hautement symbolique ciblant directement l’aéroport de Niamey, ce qui a touché le cœur de l’infrastructure sécuritaire du régime. Au Mali, la situation a pris un tournant encore plus critique. Fin avril 2026, une offensive d’envergure des rebelles du FLA et des combattants du JNIM a frappé le pouvoir de Bamako en plein cœur, coûtant la vie au ministre de la Défense Sadio Camara, pivot central de la junte et du partenariat avec Moscou.

Ces événements dramatiques prouvent que l’octroi de grades prestigieux, la désignation constante de boucs émissaires extérieurs et le déploiement de cyber-propagandistes ne sont pas des gages d’efficacité militaire. Le problème de l’AES n’est pas que ces régimes affrontent des défis complexes, mais plutôt qu’ils ne fixent plus aucune ligne d’arrivée crédible. Les calendriers sont balayés, les chartes redéfinies et la transition a cessé d’être une parenthèse pour devenir une doctrine de gouvernance à part entière.

La question n’est donc plus de savoir si les transitions sont difficiles, mais beaucoup plus directement de déterminer qui a aujourd’hui un intérêt structurel à ce que ces transitions ne se terminent jamais

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