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Le panafricanisme est un combat légitime, nécessaire et profondément enraciné dans l’histoire du continent. Évoquer les figures de Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba ou Thomas Sankara, c’est rappeler une vision claire, l’unité des peuples africains, leur souveraineté économique et politique, ainsi que leur dignité face à des siècles d’exploitation. Ce combat-là est réel. Il reste d’une brûlante actualité. Le franc CFA pose des questions légitimes de souveraineté monétaire. Les structures économiques et politiques héritées du colonialisme freinent encore le développement de nombreux États.

Mais précisément parce que ce combat est sérieux, il mérite d’être défendu sérieusement. Or, ce que l’on observe de plus en plus, c’est une instrumentalisation du discours panafricaniste à des fins opportunistes. Le mouvement est devenu un paravent pour couvrir un vide programmatique, justifier des prises de pouvoir par la force, ou éviter de rendre des comptes. La question que cet article pose est simple, bien qu’inconfortable. Celle de savoir si le panafricanisme est encore, dans de nombreuses bouches, un outil de libération ou est-il devenu un bouclier rhétorique ?

​Pour mesurer l’écart avec les dérives actuelles, il convient de rappeler que le panafricanisme moderne souffre d’une amnésie historique profonde. Le mouvement ne naît pas dans les casernes, mais au début du XXe siècle au sein de la diaspora antillaise et afro-américaine. Porté par des géants intellectuels comme W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, le panafricanisme originel est un projet culturel, spirituel et scientifique. Il vise à unifier les consciences face au racisme systémique et au colonialisme, bien avant d’être une équation de pouvoir.​

Lorsqu’il migre sur le continent dans les années 1950-1960, le mouvement devient étatique et se fracture immédiatement en deux visions. D’un côté, le groupe de Casablanca, mené par Kwame Nkrumah, prône une intégration supranationale immédiate, les « États-Unis d’Afrique », dotée d’une monnaie unique et d’une armée commune. De l’autre, le groupe de Monrovia (porté par Léopold Sédar Senghor ou Félix Houphouët-Boigny) privilégie une approche graduelle respectant la souveraineté de chaque État naissant. C’est ce compromis pragmatique qui donnera naissance à l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963.​

Vingt ans plus tard, Thomas Sankara modernise ce logiciel. Sous sa gouvernance, le panafricanisme cesse d’être un sujet de diplomatie textuelle pour devenir une méthode rigoureuse de gestion publique régie par la primauté de l’autosuffisance alimentaire, la réduction drastique du train de vie de l’armée et des ministères, et le refus de l’aide extérieure qui aliène la liberté. Sankara n’offrait pas des slogans à son peuple, il lui offrait des résultats mesurables.

Il existe aujourd’hui une catégorie bien reconnaissable de figures politiques africaines. Elles maîtrisent un lexique précis : néocolonialisme, souveraineté, impérialisme, décolonisation monétaire, franc CFA, Françafrique. Ces leaders d’opinion savent exactement quand prononcer ces mots pour susciter l’émotion, l’adhésion immédiate et maximiser les partages sur les réseaux sociaux. Ils sont systématiquement applaudis dans les amphithéâtres et les salons de la diaspora.

Mais posez-leur une simple question « Que proposez-vous concrètement ? » et le discours se grippe. Car diagnostiquer les failles est aisé. Critiquer le franc CFA est à la portée de tout bachelier ayant lu les bons ouvrages de vulgarisation. Ce qui est difficile, ce qui distingue le véritable homme d’État du simple tribun, c’est de proposer une alternative viable. Quelle monnaie de remplacement, avec quelle masse critique de pays partenaires, dans quel délai de transition, avec quelles réserves de change, et gérée par quelles institutions ? Telles sont les véritables questions à se poser.

Cette confusion entre l’indignation légitime et le programme politique est devenue systématique. À la moindre critique sur la gestion d’un service public, d’une économie en crise ou d’une sécurité défaillante, la réponse arrive de manière mécanique. C’est la faute du néocolonialisme, de la France, du FMI ou de l’Occident. L’ennemi extérieur est toujours là, commode, disponible, pour absorber toute demande de reddition de comptes. Brandir cet ennemi est la technique la plus ancienne pour éviter de répondre de ses propres insuffisances. Et c’est précisément ce glissement du combat légitime vers le paravent politique qui constitue le cœur de ce qu’on pourrait appeler le panafricanisme opportuniste.

Ce qui distingue fondamentalement ces figures historiques des tribuns d’aujourd’hui, ce n’est pas l’intensité de leur discours, c’est la cohérence absolue entre la parole et l’action. C’est l’acceptation qu’une souveraineté réelle se construit par le travail, l’effort institutionnel et le résultat concret, jamais par la simple posture.

Il faut être clair, dénoncer n’est pas inutile. La prise de conscience est souvent la première étape de tout changement. Mais elle ne peut pas en être la dernière. Or, pour beaucoup de figures qui se réclament du panafricanisme aujourd’hui, la dénonciation est devenue une fin en soi rentable politiquement, sans risque, et surtout sans obligation de résultat.

Regardons les faits et les trajectoires politiques. Des partis font campagne sur la rupture radicale avec le franc CFA, l’expulsion des bases militaires étrangères ou la renégociation globale des accords avec les institutions de Bretton Woods. Ils accèdent au pouvoir ou s’en approchent. C’est à ce moment précis que les nominations, les alliances et les décisions concrètes racontent une tout autre histoire. Des profils qui incarnaient hier le système que l’on prétendait combattre se retrouvent propulsés à des postes clés. Les mêmes institutions financières internationales que l’on promettait de réformer ou de quitter redeviennent des partenaires incontournables du quotidien.

Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise foi, la gouvernance d’un État est infiniment plus complexe qu’un discours de campagne ou une joute verbale. Mais le problème fondamental est là. Si le discours panafricaniste n’a jamais été adossé à un programme réaliste, c’est qu’il n’était pas conçu pour être appliqué. Il était conçu uniquement pour mobiliser et conquérir le pouvoir.

Le phénomène prend une dimension particulièrement grave avec l’Alliance des États du Sahel (AES). Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des militaires ont renversé des gouvernements élus, des actes que toute définition cohérente du droit démocratique condamne. Pourtant, ces coups d’État ont été présentés, et reçus par une partie internationale significative de l’opinion africaine et de la diaspora, comme des actes majeurs de libération nationale.

La mécanique de communication est limpide. Elle repose sur des gestes forts et hautement symboliques. Ces gestes suivent un schéma précis, l’expulsion de l’ambassadeur de France, la fermeture des bases militaires occidentales, et le partenariat avec la Russie. Filmées, diffusées et partagées en masse, ces actions ont produit une image de rupture souveraine immédiate. Elles ont suffi à construire une popularité réelle, notamment chez des jeunes africains légitimement frustrés par des décennies de présence militaire étrangère sans résultats sécuritaires probants.

Mais derrière la rhétorique, quel est le bilan réel sur le terrain ? Au Burkina Faso, la junte militaire n’a pas inversé la tendance. Le pays reste aujourd’hui l’un des plus durement frappés par le terrorisme au monde, des populations entières sont déplacées et les civils paient le prix fort d’une situation sécuritaire qui ne s’est pas améliorée. Au Niger, la promesse initiale des militaires d’une transition démocratique et d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel s’est totalement évaporée. Enfin, au Mali, le pouvoir en place utilise la notion de souveraineté nationale pour réprimer désormais toute voix discordante et toute opposition politique. Fin avril 2026, une offensive conjointe et sans précédent des rebelles du Front de libération de l’Azawad (FLA) et des combattants du JNIM a frappé le régime en plein cœur, coûtant notamment la vie au ministre de la Défense Sadio Camara, figure clé de la junte et proche du président de la Transition Assimi Goïta.

Le paradoxe est saisissant. Ces régimes qui ont fait de l’anticolonialisme leur étendard principal se sont empressés de se lier au groupe mercenaire russe Wagner, dont les activités en Afrique centrale sont pourtant documentées comme prédatrices pour les populations locales. Ils ont remplacé une dépendance par une autre, en habillant cette substitution des couleurs de la souveraineté. Plus grave encore, le discours panafricaniste est ici détourné pour museler la critique intérieure. Remettre en question les choix ou les échecs de la junte, c’est immédiatement être accusé de trahir la patrie ou de faire le jeu de l’ennemi occidental. Ce retournement est la perversion ultime d’un combat qui, à l’origine, visait à libérer les peuples, et non à les faire taire.

Le panafricanisme mérite infiniment mieux que d’être réduit à un bouclier rhétorique ou à un instrument de légitimation pour des pouvoirs qui, dans les faits, échouent à protéger et à élever les populations qu’ils prétendent servir.Reconnaître les dérives opportunistes de ce discours n’est pas trahir l’idéal panafricaniste. C’est, au contraire, le défendre de manière rigoureuse. C’est exiger qu’il reste ce qu’il a été à ses heures de grandeur, un programme d’action, une exigence de résultats et une pensée profonde au service exclusif des peuples.

Les populations africaines ont vécu assez longtemps sous des régimes qui leur vendaient des récits. Elles méritent désormais des politiques qui leur livrent des résultats.

Dans le prochain article, nous nous pencherons plus en détail sur l’AES et la question des transitions démocratiques. Ces régimes militaires qui ont promis de rendre le pouvoir aux civils et qui semblent avoir oublié leur promesse.

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