Dans le premier volet de cette série (Comment Washington utilise le storytelling et l’industrie culturelle pour s’imposer au monde), nous avons analysé comment les États-Unis ont bâti un puissant appareil de soft power. En appuyant leur récit national sur le complexe militaro-culturel et l’industrie hollywoodienne, Washington a réussi à fabriquer un consentement mondial et à légitimer son hégémonie sous des habits de puissance vertueuse.
Aujourd’hui, place au second volet dans lequel on fera la confrontation du récit officiel à la réalité des opérations clandestines de la CIA.
Partie 2 : Ingérences, coups d’État et pragmatisme mafieux. Quand Langley réécrit l’histoire des peuples par le sang
C’est ici que les révélations et les analyses d’Yvonnick Denoël, complétées par les travaux de chercheurs comme William Blum dans Les Guerres scélérates, deviennent un outil de salubrité publique. En mettant en lumière le gouffre systémique qui sépare la fiction hollywoodienne de la réalité des méthodes de ses agents secrets, ces auteurs démontent le premier grand mensonge du storytelling américain, celui de vouloir exporter la liberté. L’histoire clandestine montre au contraire que la CIA a été le principal outil de destruction des démocraties naissantes, dès lors que les choix souverains des peuples menaçaient les profits des multinationales américaines ou l’alignement stratégique exigé par Washington.
L’exemple de l’Iran en 1953 reste à ce titre un cas d’école. L’Opération Ajax, orchestrée par l’agence, planifie le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh. Son seul crime était d’avoir été démocratiquement élu et d’avoir voulu nationaliser le pétrole de son pays pour en faire profiter sa propre population. À sa place, la CIA consolide le pouvoir dictatorial et répressif du Shah, ouvrant la voie à des décennies de ressentiment qui mèneront à la révolution de 1979.
À peine un an plus tard, en 1954, l’histoire se répète au Guatemala avec l’opération PBSUCCESS. Cette fois, c’est le président Jacobo Árbenz qui est visé. Ses réformes agraires déplaisaient fortement à la puissante multinationale américaine United Fruit Company. Pour protéger les intérêts de cette compagnie bananière, la CIA organise un coup d’État, installe une junte militaire et plonge le pays dans une guerre civile sanglante. Vingt ans plus tard, en 1973, le Chili subit le même sort avec le renversement de Salvador Allende et l’avènement de la dictature du général Pinochet, activement soutenue par l’administration Nixon. Le constat historique est implacable et contredit chaque ligne des discours officiels : pour préserver sa puissance, Washington n’a jamais hésité à étouffer la liberté des peuples au nom de la liberté des marchés.
L’Afrique n’a pas non plus été épargnée par cette réécriture sanglante de l’histoire. Le cas du Congo en 1961 reste l’une des pages les plus sombres de l’ingérence américaine sur le continent. Dès l’indépendance du pays, la CIA voit d’un très mauvais œil l’élection de Patrice Lumumba, un leader charismatique qui souhaite que les immenses richesses minières du Congo (notamment l’uranium et le cuivre) profitent d’abord aux Congolais. Craignant de perdre le contrôle de ces ressources stratégiques au profit du bloc soviétique, la CIA orchestre en sous-main l’élimination de Lumumba. L’agence finance ses opposants locaux, fournit un appui logistique et valide son exécution brutale, avant de soutenir activement la mise en place de la dictature corrompue de Mobutu Sese Seko, qui pillera le pays pendant plus de trente ans.
Les liaisons dangereuses de la guerre froide secrète.
Au-delà du renversement des urnes, le travail d’Yvonnick Denoël documente minutieusement la porosité de l’agence avec la criminalité internationale, révélant un pragmatisme mafieux bien loin de la rigueur affichée par les dirigeants américains. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de l’Opération Paperclip, les services secrets américains recrutent et protègent d’anciens scientifiques et criminels de guerre nazis, jugeant leur expertise indispensable pour contrer l’influence soviétique.
Ce cynisme absolu se déploie également sur le territoire des alliés traditionnels, notamment en France. Pour briser les grèves de la CGT sur les ports marseillais au début de la guerre froide, l’antenne locale de la CIA s’appuie sans états d’âme sur le milieu corso-marseillais. Cette alliance tactique favorisera indirectement l’émergence des réseaux de trafic d’héroïne de la French Connection.
Le paroxysme de cette dérive sera atteint dans les années 1980 avec le scandale de l’Irangate. Sous l’administration Reagan, la CIA contourne délibérément l’interdiction du Congrès en vendant secrètement des armes à l’Iran. Les bénéfices de cette vente servent ensuite à financer les Contras au Nicaragua, un groupe paramilitaire d’extrême droite en guerre contre le gouvernement sandiniste, largement impliqué dans le trafic de cocaïne à destination du sol américain. Le storytelling de la guerre juste s’effondre face à la réalité d’un État qui s’allie avec des trafiquants pour financer ses guerres secrètes.

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