Partie 1 : La fabrique du consentement américain
Dans le grand théâtre des relations internationales, les États-Unis d’Amérique occupent une place singulière. C’est celle d’une nation qui ne se contente pas de dominer le monde, mais qui exige d’être aimée pour cela. Depuis près d’un siècle, Washington déploie un storytelling d’une efficacité redoutable, vendant au reste du globe le mythe d’une hyperpuissance vertueuse, phare universel de la démocratie et rempart ultime du monde libre. Pourtant, derrière le vernis rutilant, derrière les discours messianiques sur la « Destinée manifeste » et les revirements de la Maison-Blanche, la réalité du terrain dessine une tout autre géopolitique.
Pour maintenir cette illusion de suprématie morale et protéger ses intérêts économiques, l’appareil d’État américain s’est doté d’un bras armé de l’ombre capable de modeler le réel à sa guise, la CIA. Lorsque l’on prend le temps de confronter le récit officiel de Washington aux faits historiques et à l’actualité immédiate, le masque s’effondre. C’est précisément ce que permet l’œuvre de l’historien et éditeur Yvonnick Denoël. Dans son ouvrage de référence, Le Livre noir de la CIA, il exhume des décennies d’archives et d’opérations déclassifiées qui brisent la version officielle. Des théoriciens de la géopolitique aux dérives de l’appareil d’influence culturel, les preuves abondent. La puissance américaine apparaît sous son vrai jour dès qu’on en gratte le vernis, une formidable construction marketing adossée à un cynisme politique permanent.
Le soft power et le complexe militaro-culturel
Pour comprendre la nature de cette hégémonie, il faut d’abord analyser comment le marketing a progressivement remplacé la légitimité internationale. La force des États-Unis ne réside pas uniquement dans le nombre de leurs porte-avions, la portée de leurs missiles ou la suprématie du dollar. Elle repose en grande partie sur ce que le politologue américain Joseph Nye a théorisé sous le nom de soft power, cette capacité d’attraction et de persuasion qui pousse les autres nations à désirer ce que vous désirez. Par le biais d’une diplomatie publique agressive, Washington a réussi à imposer une équation fallacieuse dans l’esprit collectif : les intérêts de l’Amérique seraient, par nature, les intérêts de l’humanité tout entière.
Dans leur ouvrage fondamental La Fabrication du consentement, Noam Chomsky et Edward Herman ont parfaitement mis en lumière comment les grands canaux d’information agissent comme des filtres, orientant la perception du public pour légitimer les ambitions impériales de Washington. Chaque intervention militaire se trouve ainsi drapée dans les habits neufs de la mission humanitaire ou du sauvetage de la civilisation face à la tyrannie. Ce storytelling permanent anesthésie la critique et disqualifie d’office les opposants. Dans cette logique narrative, contester la politique étrangère américaine revient à contester la liberté elle-même. C’est sur cette captation d’héritage des valeurs démocratiques que s’est bâtie la pseudo-puissance morale des États-Unis, un édifice colossal mais profondément creux.
Hollywood, l’antenne ministérielle de la fiction américaine
L’allié le plus puissant de ce dispositif n’est autre que l’industrie du divertissement de Los Angeles. Bien loin de l’image de contre-culture progressiste qu’elle aime parfois se donner, Hollywood fonctionne depuis l’origine comme l’appareil de propagande officieux mais le plus massif de Washington. Dans son enquête rigoureuse Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders révèle comment, dès le début de la guerre froide, l’agence de Langley a infiltré le monde des arts et du cinéma. La CIA a été jusqu’à racheter secrètement les droits du roman La Ferme des animaux de George Orwell pour en produire une adaptation animée en 1954, en modifiant subrepticement la fin pour en faire un tract anticommuniste. Cette collaboration n’a jamais cessé et s’est institutionnalisée.
Le Pentagone et la CIA disposent de bureaux de liaison permanents au cœur de Hollywood (l’Entertainment Liaison Office). Le deal est d’un pragmatisme absolu. L’armée américaine fournit gratuitement des décors réels, des porte-avions, des hélicoptères de combat et des consultants techniques de pointe aux productions cinématographiques, à une seule condition constitutionnelle : celle d’obtenir un droit de regard et de réécriture totale sur les scénarios.
Des blockbusters comme Top Gun, Transformers, Iron Man ou des films glorifiant directement les opérations clandestines comme Argo ou Zero Dark Thirty sont passés au tamis de la censure d’État. Les bavures de l’armée sont gommées, la torture est scénarisée comme un mal nécessaire et efficace, et l’agent de la CIA est transformé en héros mélancolique sauvant le monde au péril de sa vie. C’est l’arme absolue du storytelling américain : infuser une idéologie impériale au moment exact où le spectateur baisse sa garde psychologique pour consommer du divertissement.

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