Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, suivi de la démission en cascade de plusieurs cadres fidèles comme le président de l’Assemblée nationale El Malick Ndiaye, a plongé le Sénégal dans une zone de fortes turbulences. Le feuilleton a pris un tournant spectaculaire avec l’élection d’Ousmane Sonko au perchoir de l’Assemblée, suivie d’un discours d’installation hyper offensif où il a regretté que son parti n’ait pas été consulté pour le nouveau gouvernement. Pour y voir clair, il faut dépasser l’émotion des réseaux sociaux et analyser ce match de boxe politique avec un œil purement technique.
Le fond et la forme : le péché originel de la méthode Faye
Sur le fond de l’histoire, la volonté du président Bassirou Diomaye Faye de clarifier les rôles répond à une nécessité républicaine évidente. Une République ne peut pas fonctionner durablement avec deux patrons à sa tête. L’autorité de l’État exigeait que le président siffle la fin de la récréation pour endosser pleinement son costume de chef suprême.
Cependant, la méthode observée depuis vendredi pose de sérieuses questions et s’avère risquée. La transition n’ayant pas été totalement verrouillée, le président Faye a commis une fragilité technique majeure en déclenchant les hostilités sans sécuriser les autres institutions. En ouvrant le bal par le simple limogeage d’Ousmane Sonko, la présidence a sous-estimé la capacité de riposte du bloc parlementaire. La démission de pièces maîtresses ce week-end s’apparente à une stratégie de la terre brûlée politique orchestrée par le PASTEF. Face au risque immédiat de blocage législatif, la prudence voulait que le président mène des consultations discrètes en amont pour s’assurer de la stabilité de l’Assemblée. Sans cette précaution, le pouvoir exécutif se retrouve exposé à une paralysie concrète, donnant l’impression d’avoir agi sans filet.
Ce que le président aurait pu faire pour mener ce virage
Sur le plan de l’opinion et du timing, une stratégie plus offensive aurait sans doute permis de mieux cadrer le récit national. Plutôt que de subir passivement les événements, l’exécutif aurait dû saturer l’espace médiatique bien avant vendredi en insistant lourdement sur l’urgence économique, la dette et les exigences du FMI. Le renvoi de Sonko serait alors apparu comme une mesure de salut public face à l’urgence financière, et non comme une dispute personnelle.
Si l’on suit le fil des événements, l’idéal était de jouer la carte de la simultanéité dès le vendredi soir. La présidence aurait dû annoncer le départ d’Ousmane Sonko à 20h, puis nommer immédiatement son successeur à 20h15, en installant sans attendre un profil technique lourd capable de rassurer les marchés comme le banquier Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô. Enfin, à 20h30, le président aurait dû prendre la parole en direct pour fixer le cap, remercier poliment Sonko pour calmer sa base, et réaffirmer qu’un pays en crise a besoin d’une seule ligne de commandement. En choisissant pour l’instant la réserve, Bassirou Diomaye Faye applique peut-être une stratégie du temps long qui nous échappe, mais il prend le pari très risqué de laisser ses adversaires installer l’idée d’un isolement présidentiel.
L’Assemblée nationale, la nouvelle forteresse de Sonko
L’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale redéfinit complètement le rapport de force. En s’installant à la tête du pouvoir législatif, l’ancien Premier ministre ne subit plus la crise, il la pilote depuis un nouveau bastion. Fort de sa majorité absolue, il troque son rôle de subordonné contre celui de contre-pouvoir institutionnel direct.
Dans ses premiers mots au perchoir, Ousmane Sonko a lancé une phrase qui fait beaucoup parler : « Notre formation politique n’a pas été associée aux consultations… On ne peut pas faire du PASTEF sans le PASTEF ». Pour beaucoup de partisans, cette déclaration semble légitime au vu des scores du parti aux urnes.
Pourtant, au-delà du fond, cette sortie constitue une lourde erreur de communication institutionnelle. En s’exprimant ainsi, Ousmane Sonko oublie qu’il parle désormais en tant que président de l’Assemblée nationale, et non plus comme simple chef de parti. Le perchoir exige une posture républicaine car l’Assemblée nationale appartient à tous les Sénégalais et, même si le PASTEF y détient une majorité écrasante, il n’y siège pas seul. Utiliser son discours d’installation à la tête de la deuxième institution du pays pour défendre les intérêts exclusifs de sa propre formation politique s’apparente à une confusion des genres regrettable.
Sur le plan strictement constitutionnel, cette formule n’a d’ailleurs pas lieu d’être. Au Sénégal, la légitimité du gouvernement découle du Président de la République, élu au suffrage universel, et non de la majorité parlementaire. L’article 49 de la Constitution donne au chef de l’État le pouvoir exclusif et discrétionnaire de nommer son Premier ministre.Le Président n’a aucune obligation légale de soumettre ses choix à la validation ou à la consultation d’un parti avant de signer ses décrets. Confondre le poids électoral et la cogestion des nominations relève d’une méconnaissance des institutions de la République.
Pourquoi l’arme de la dissolution est une impasse
Face à une Assemblée qui menace de devenir une « chambre de confrontation », certains évoquent déjà l’idée d’une dissolution. C’est une fausse bonne idée, car elle est juridiquement impossible et politiquement suicidaire. Selon l’article 87 de la Constitution sénégalaise, il est interdit de dissoudre l’Assemblée durant les deux premières années d’une législature. La chambre actuelle ayant été élue en novembre 2024, le président Faye a les mains liées jusqu’en novembre 2026.
De plus, provoquer des élections aujourd’hui reviendrait à organiser un référendum national pour ou contre Ousmane Sonko, au moment précis où celui-ci bénéficie d’un puissant narratif de victime. Le président Faye prendrait le risque immense de perdre définitivement sa majorité.
Quel plan d’action reste-t-il au président ?
Pour redresser la barre, la présidence devrait désormais activer une stratégie globale afin de reprendre rapidement le contrôle du pays et du récit national. La première étape cruciale consistera à briser le silence par une allocution télévisée ferme, où le président Faye rappellera que la gravité de la situation économique impose une chaîne de commandement unique, entièrement tournée vers les résultats plutôt que vers les calculs partisans. Dans la foulée, il devient indispensable de valoriser la stature du nouveau Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, en opposant la rigueur technique d’un expert des finances aux revendications purement politiques du PASTEF. Cette posture pragmatique permettra enfin de déplacer le coût politique d’un éventuel blocage sur l’institution parlementaire. Si Ousmane Sonko et sa majorité décident d’utiliser leur pouvoir pour rejeter le budget ou voter une motion de censure, c’est leur droit le plus strict, mais ils devront alors assumer seuls devant le peuple sénégalais la responsabilité d’une paralysie de l’État en pleine crise économique.

Laisser un commentaire