Le mardi 3 novembre 2026, les Américains ont envoyé un message clair à la Maison-Blanche. Les démocrates reprennent la Chambre des représentants et le Sénat, avec au moins six sièges de sénateurs arrachés aux républicains selon l’agence AP. Le symbole le plus fort vient du Texas, où le démocrate James Talarico bat Ken Paxton dans un État qui n’avait plus élu de sénateur démocrate depuis plus de trente ans. Dans l’Ohio, Vivek Ramaswamy, soutenu par le président, perd la course au poste de gouverneur, et en Caroline du Sud, le siège de Lindsey Graham bascule. Face à cette vague bleue, la première réaction de Donald Trump tient en deux phrases publiées sur son réseau Truth Social : il n’était pas sur le bulletin, et s’il l’avait été, les républicains auraient gagné « dans un raz-de-marée ». Il annonce même qu’il va devenir un « commentateur politique » pour expliquer pourquoi les candidats ont gagné ou perdu. Comment un président dont le camp vient de perdre le Congrès peut-il se présenter comme le grand absent de sa propre défaite ? Et pourquoi celui qui jugeait l’élection brésilienne « très bizarre » il y a une semaine félicite-t-il aujourd’hui ses adversaires ? Décryptage d’un récit de la défaite écrit bien avant le vote.
Une défaite racontée avant d’arriver
Pour comprendre la réaction de Trump, il faut revenir une semaine en arrière. Le 27 octobre, interrogé par des journalistes sur la base d’Andrews, près de Washington, il promet de respecter les résultats des élections de mi-mandat, mais avec une condition : « si ce sont des élections honnêtes ». Dans la même réponse, il rappelle qu’il dispose d’un « veto puissant » et qu’on finit toujours par « conclure des accords ». La veille, selon l’AFP, il avait offert une récompense d’un million de dollars pour toute information menant à des condamnations pour fraude électorale. Et dans la nuit qui précède le scrutin, vers une heure du matin, il suggère encore sur Truth Social, sans la moindre preuve, que des avocats démocrates auraient pu « kidnapper » un candidat homonyme du sénateur républicain de l’Alaska, en évoquant une fraude électorale. Entre-temps, le dimanche 1er novembre sur Fox News, il avait lâché la formule qui résume tout : si les démocrates gagnent, il deviendra « probablement Mr. Veto », il ne les laissera pas « tout gâcher », mais il fera sans doute des accords « à un moment donné ».
En quelques jours, Trump a donc installé deux portes de sortie. La première, c’est le doute : le mot « honnêtes » et les soupçons lâchés ici et là laissent toujours ouverte la possibilité de dire, plus tard, que l’élection ne l’était pas. La seconde, c’est le rôle de rempart : même battu, il resterait celui qui protège le pays contre une majorité démocrate. Peu importe le résultat, le récit était prêt. Une victoire aurait été la sienne. Une défaite serait celle des autres, et il aurait de toute façon le dernier mot grâce à sa signature.
« Je n’étais pas sur le bulletin », ou la défaite des autres
Le soir des résultats, c’est la deuxième porte que Trump a choisie, en y ajoutant une technique classique de communication politique : se séparer de l’échec. En affirmant qu’il n’était pas candidat et qu’il aurait gagné largement s’il l’avait été, il transforme une sanction contre sa politique en simple défaillance de ses candidats. Le problème ne serait pas le président, mais ceux qui n’ont pas su porter son nom. Sur Fox News, il résume d’ailleurs la défaite d’une phrase : les électeurs « n’ont pas aimé les candidats ». L’idée de devenir « commentateur politique » va dans le même sens. Le président ne se présente plus comme le chef d’un camp battu, mais comme un observateur qui distribue les bons et les mauvais points. C’est habile, car invérifiable : personne ne peut prouver ce qu’aurait donné un scrutin où il aurait été candidat. Mais les chiffres disent autre chose. Selon les sondages de sortie des urnes cités par Reuters, près de neuf électeurs sur dix ont placé le coût de la vie au cœur de leur vote, sur fond de flambée des prix du pétrole liée à la guerre contre l’Iran. Et sa cote de popularité tournait autour de 38 % à la veille du scrutin. Difficile, dans ces conditions, de faire croire que le président n’était pas dans l’isoloir.
Accepter sans reconnaître
Le plus frappant reste ce que Trump n’a pas dit. Au New York Times, il s’est dit « absolument prêt à accepter » les résultats. Le lendemain matin, au téléphone avec CBS puis Fox News, il va plus loin et félicite ses adversaires : les démocrates ont « fait du bon travail », ils se sont « battus dur », et il dit avoir hâte de « travailler avec » eux « pour le bien du pays ». Pas de fraude, pas de « honte », pas d’élection « bizarre ». Le contraste est saisissant avec le Brésil. Il y a une semaine, quand Lula a battu Flávio Bolsonaro, son allié, Trump a d’abord parlé d’une élection « très bizarre », puis d’une « honte » pour le pays. Chez lui, face à une défaite bien plus lourde, il choisit le calme et même la courtoisie. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. L’ampleur du résultat rend une contestation peu crédible, et un président en exercice qui crie à la fraude dans son propre pays met en cause le système qu’il dirige. Accepter lui permet aussi de rester au-dessus de la mêlée, tandis que la colère se reporte sur les candidats battus. Mais accepter un résultat n’est pas la même chose que reconnaître une défaite. Dans le même appel où il félicite les démocrates, il répète qu’il « n’était pas sur le bulletin » et que, s’il l’avait été, « nous aurions gagné ». Trump prend acte des chiffres, mais refuse d’en porter la responsabilité. C’est une manière d’être beau joueur sans jamais admettre qu’on a perdu.
Le veto et les décrets, le vrai plan B
Derrière le ton apaisé, la stratégie est déjà connue. À partir de janvier, les démocrates disposeront du pouvoir de convoquer des témoins et d’exiger des documents. Hakeem Jeffries, qui devrait prendre la présidence de la Chambre, a promis de voter rapidement des textes pour rétablir les aides à l’assurance santé, annuler une partie des coupes dans Medicaid, encadrer les droits de douane et mettre fin à la guerre en Iran. Des enquêtes sont annoncées sur les affaires de la famille Trump, l’immigration, les grâces présidentielles ou le dossier Epstein. Sur une éventuelle procédure de destitution, Jeffries répond qu’aucune option n’est écartée, et Trump dit déjà s’y attendre. Face à cela, le président a deux armes. Le veto d’abord, qu’il a lui-même mis en scène avec son personnage de « Mr. Veto ». Le soir même des résultats, il a partagé sur Truth Social l’image d’une casquette rouge frappée du mot « VETO », sur le modèle de ses célèbres casquettes de campagne. Pas besoin de légende : le veto devient un slogan, presque un produit dérivé. Et quand il en parle, il est sans détour : il dit disposer d’un « pouvoir de veto total » et prévient que si les démocrates ne veulent pas travailler avec lui, il mettra « son veto à tout ». Les décrets ensuite : selon Reuters, la Maison-Blanche prépare des moyens de poursuivre son programme sans passer par le Congrès, alors que Trump a déjà signé au moins 292 décrets depuis 2025. Autrement dit, la main tendue et le poing serré arrivent en même temps : vous avez voté pour changer de cap, mais le capitaine compte bien garder la barre.

Deux ans de cohabitation, deux scénarios
Les États-Unis entrent dans une cohabitation de deux ans, jusqu’à la présidentielle de 2028. Deux scénarios se dessinent. Dans le premier, le pragmatisme l’emporte. Après quelques vetos spectaculaires pour la galerie, Trump négocie des compromis, notamment sur le coût de la vie, et se présente comme le président qui sait faire des « accords », une image qu’il cultive depuis toujours. Dans le second, la confrontation domine. Les enquêtes s’enchaînent, la menace de destitution grandit, et Trump retrouve le récit qu’il connaît le mieux, celui de l’homme seul attaqué par un système hostile. C’est exactement ce que nous avons vu au Brésil avec la famille Bolsonaro : quand les ennuis judiciaires s’accumulent, la défaite devient une persécution.
Pour l’instant, Trump a choisi le rôle de l’arbitre plutôt que celui du perdant. Mais ce rôle est fragile, car il repose sur une idée que les électeurs viennent de contredire : que le président et sa politique seraient deux choses séparées. La séquence du 3 novembre rappelle une règle simple de la communication politique : on peut changer les mots de la défaite, la renommer, la confier aux autres ou la cacher derrière un veto. Mais une défaite reste une défaite, et les urnes ont souvent plus de mémoire que les réseaux sociaux.

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